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Le site des recherches fondées sur les pratiques psychothérapiques

Janet, Freud et la psychologie clinique

Claude M. Prévost

Petite Bibliothèque Payot n° 228 (1973)
Pages 187 à 199

9 Le rêve

Il n'est sans doute pas de problème où l'hétérogénéité des deux sphères idéologiques apparaisse plus radicale que celui du rêve, cependant que s'y révèle, du dedans du moins de l'optique de Janet, le possible d'une complémentarité.

La psychanalyse est, par définition, ou mieux encore consubstantiellement, une psychologie du rêve. En revanche, on ne voit pas, si l'on accepte les principes d'une psychologie des conduites, comment quelque approche positive du rêve est possible. En effet le rêveur ne songe pas à identifier, comme tels, ses propres rêves. L'observateur externe ne voit rien du rêveur, si ce n'est, ou à peu près, qu'il dort. Il y a, bien sûr, le récit des rêves que l'on peut se faire à soi-même ou que l'on fait aux autres, mais ici l'obstacle est évident : ce récit est une construction ; comme tout acte de mémoire, il a, entre autres fins, d'assurer l'oubli1. Allons plus loin : Janet observe qu'une femme voit, la nuit, vivant, l'enfant dont elle pleure la mort tout au long du jour. Delage en a tiré, naguère, une conclusion un peu exagérée, mais qui comporte une large part d'exactitude : « Ne réapparaissent (dans le rêve) que les tendances qui pendant la veille sont faibles, qui n'ont pas fonctionné pendant la veille», ce qui voudrait dire :  « Toutes nos tendances ont besoin de fonctionner»2.

La continuité entre les préoccupations diurnes et les rêves nocturnes vaut surtout pour les visions hypnagogiques que l'on a au moment de l'endormissement, non pour les rêves véritables qui surviennent, dit Janet, juste avant le réveil. Si les tendances qui s'activent à l'état vigile ne sont pas les mêmes que celles qui se réalisent dans le rêve, alors le récit du rêve, qui est produit à l'état de veille, est, du même coup, suspect.

Certains auteurs déclarent qu'on peut fort bien s'habituer à retenir ses rêves et qu'on apprend à les noter : « Prenez bien garde. Toute espèce d'exercice a une conséquence psychologique qui est horriblement dangereuse, toute espèce d'exercice devient une habitude, une éducation3. » A l'état de veille, nous tâchons de penser logiquement, avec « ordre, continuité, synthèse ». Or « le rêve n'a pas du tout cette habitude. Il ne s'occupe pas du système. Quand nous racontons notre rêve, nous le racontons dans le langage de l'homme éveillé et par conséquent nous le systématisons. Nous faisons du rêve une histoire et une histoire cohérente qu'il n'a peut-être pas été du tout »4.

Il n'est donc qu'une méthode d'étude, mais qui est aléatoire : éviter que ce soit le même homme qui rêve et qui fasse l'étude du rêve ; recueillir une multitude de récits, « deviner » et critiquer.

            Le rêve  occupe, d'autre part, une situation paradoxale dans l'ordre de la pensée. Celle-ci est fondée sur le secret et le mensonge ; elle est constituée d'actions qui sont invisibles au-dehors. Cependant le sujet sait, lorsqu'il pense, qu'il n'agit pas. A cet égard les visions hypnagogiques de l’endormissement sont proches de la rêverie et bien plus homogènes à l'état de veille que ne l'est le rêve authentique. Ces visions sont contemplatives : l'attitude du sujet est «spectaculaire»5, ce qui veut dire qu'il est comme au spectacle. Il y a de même très peu de mouvements dans son corps. Or dans le rêve, ces mouvements concrets ont totalement disparu, alors qu'au-dedans de lui, le sujet pense qu'il agit, se déplace, attaque ou se défend.

Dans la rêverie, on peut imaginer qu'on marche, mais dans l'acte synthétique que suppose la conscience même rêveuse, il y a le sentiment du corps immobile, et, après tout, on sait bien qu'on ne bouge pas. Le doute fait disparaître la rêverie comme les visions hypnagogiques6. La croyance asséritive à un déplacement moteur dans le rêve est d'autant plus puissante qu'elle est précisément asséritive, qu’il n'y a ni raisonnement, ni délibération, mais au contraire « déclamation » de la croyance. Ce renforcement de l'expression n'a rien d'exceptionnel ; nous le pratiquons sans cesse, mais, dans le rêve, il atteint son paroxysme. D'une observation en soi difficile, le rêve apparaît, pour une psychologie de l'action concrète, parfaitement contradictoire. Il en va de même, au fond, du sommeil qui est passivité et repos, mais qui suppose, au départ, une action fort difficile : celle de l'endormissement.

Aussi bien s'il est vrai que le sommeil est de l'ordre de la réaction sentimentale de freinage, il doit bien exister, quelque part, dans le corps, des phénomènes vasculaires7 qui doivent faire qu'au niveau de la réalité, la contradiction s'abolit. Cependant, c'est là une interprétation fort étroite et qu'on ne saurait étendre au rêve lui-même.

On ne peut dire que le problème du rêve occupe dans les premières œuvres de Janet une place exceptionnelle, encore qu'à certains égards la notion soit omniprésente, au niveau, du moins, du langage. Lorsqu'il évoque le travail qui s'accomplit autour de l'idée fixe, inconsciente dans l'hystérie, consciente dans la psychasthénie, les associations plus ou moins logiques8, les cristallisations plus ou moins déréalisantes, les enchaînements automatiques par quoi l'idée fixe se « développe », Janet déclare sans cesse qu'il s'agit là d'une manière de rêve. Nous ne pensons pas qu'il y ait lieu de spéculer outre mesure sur ce vocabulaire qui, au demeurant, renvoie sans doute à l'étymologie. L'origine grecque de l'adjectif onirique lui confère le même fondement sémantique qu'à la notion de somnambulisme son origine latine.

Il arrive cependant que Janet étudie les rêves nocturnes de ses malades, et, tout naturellement, c'est l'homogénéité du contenu de ces rêves et des obsessions diurnes qu'il signale en passant : Lise rêve de labyrinthes ; ce rêve semble à Janet « la continuation sous une forme plus imagée des recherches, des efforts interminables et infructueux que cette personne fait continuellement pendant la veille.
C’est le même état d'esprit qui continue dans les deux états »9.

Chez les malades de ce genre, la suggestion qui agit à la faveur de l'hypnose peut se prolonger pendant le sommeil et orienter le contenu des rêves10. En fait le rêve est alors conçu comme un exemple d'automatisme psychologique, et comme la preuve que cet automatisme existe même chez les personnes normales. « Il y a souvent de la mécanique mentale dans nos pensées. N'y a-t-il pas d’ailleurs un gros fait qui se produit chez tout le monde ? Ce sont les rêves tout simplement qui nous présentent une foule d'images se succédant sans que nous puissions diriger leurs cours et quelquefois nous révélant des choses que nous croyons ignorer11. » Il s'agit simplement d'une affaire de distraction : « Les souvenirs, les répétitions de mots, les rêveries sont tout près de notre conscience, il suffit d'un instant de distraction pour qu'ils affleurent, il suffit d'un moment de sommeil pour qu'ils se répandent dans tout l'esprit pendant les rêves et les cauchemars12. » Il est à noter que l'idée d'une critique nécessaire du récit du rêve n'apparaît pas ici le moins du monde. S'il y a, à ce moment, une théorie du rêve, elle est comme négligemment déduite de la théorie générale du rétrécissement ou de la moindre tension : elle ne répond à aucune problématique  particulière.

L’élaboration du schéma évolutionniste des conduites13 entre 1910 et 1915, la prise de contact, assez cuisante, en 1913, avec le mouvement psychanalytique, constituent les deux facteurs, sans doute d'inégale importance, qui conduisent Janet à la problématique nouvelle que nous avons formulée tout à l'heure, à travers ses difficultés et ses paradoxes. Deux leçons de Pensée sont consacrées au rêve14 où se trouve l'essentiel de l'opinion de Janet à ce propos. Les thèmes en seront repris sans changement, par la suite, deux fois.
Le propos est extrêmement sinueux, et le dosage peu en rapport avec l'importance des rubriques. Le problème du rêve est introduit par celui de la conscience. Janet veut relativiser ce dernier phénomène, montrer qu'il s'agit d'un acte particulier, d'une complication, comme on sait, « surajoutée ». Il faut monter une nouvelle fois à l'assaut de la psychologie cartésienne et révoquer en doute l'idée d'une âme substantielle, avec le corollaire d'un cogito permanent. Il faut donc prouver que l'âme ne pense pas toujours, et dénoncer cette « supposition philosophique » (Descartes, Leibniz, Maine de Biran - Janet s'en sépare ici fermement - Jouffroy) qui veut que « l'homme rêve tout le temps »15. Janet va donc poser comme un fait que les rêves ne surviennent qu'en certains moments du sommeil, et selon lui, essentiellement à la fin, quand le dormeur va se réveiller. Sans doute si l'on réveille quelqu'un à deux heures du matin, a-t-il l'impression qu'il vient de rêver, mais ce rêve, si long qu'il apparaisse subjectivement, a fort bien pu durer juste le temps du réveil lui-même. « Jusqu'à ce que vous arriviez à me prouver qu'il sort du sommeil profond en étant réveillé subitement, votre argument ne vaut rien16. »

Nous ne savons pas du tout comment Janet aurait réagi à certaines découvertes modernes sur les moments du rêve et le sommeil paradoxal. Le fait qu'il présente comme indubitable et qui serait aujourd'hui fort discuté est pourtant la seule donnée qui puisse lui permettre de construire une doctrine cohérente.

La XVIe leçon de Pensée est consacrée à construire une problématique qui se résume en un jaillissement de contradictions. Pourtant, il faut bien avancer, car enfin : « Le rêve est une des conduites de l'homme, une conduite comme les autres. Il n'y a pas de mystère làdedans ; c'est une manière d'agir des individus vivants ; elle est bizarre. On tâchera de la comprendre, c'est une action qu'il faut considérer comme une action ordinaire17. » Or cette méthode même indique un élément de la solution : « Une action... c'est la réaction de l'individu au monde extérieur18. » Il faudra donc prendre en compte - comme le fait Bergson qui n'est pas mentionné - les stimulations externes que reçoit, sans qu'il le sache, le dormeur, et « qui commencent à atteindre l'esprit au moment du réveil : les bruits de la rue, les bruits de la chambre, les lumières, l'éclairage, le frottement des draps, n'importe quoi, et puis l'état viscéral, et puis l'état des yeux, de l'estomac, de l'abdomen19. » Descartes ne raconte-t-il pas lui-même comment, piqué par une puce, il avait rêvé d'un duel au cours duquel il recevait un coup d'épée. Le rêve est décidément le lieu privilégié de l'amplification déclamatoire20.

Il faut tenir compte également d'un autre type de stimulation, psychique interne cette fois, qui s'ajoute à la première - externe ou organique - pour expliquer le contenu du rêve. C'est ici que va apparaître le rôle des souvenirs anciens ou des tendances qui, à l'état de veille, ne trouvent pas l'occasion de s'actualiser. Une comédienne avait joué naguère une pièce en costumes antiques : entrant en scène, elle avait, pour sa plus grande honte, déchiré sa robe à un montant du décor. Elle fit une crise de nerfs qu'on tenta de calmer par une inhalation d'éther.

Trois ans après, n'y pensant plus du tout, se promenant dans la campagne, elle est prise d'un malaise. On lui fait à nouveau respirer de l'éther et elle s'endort paisiblement. Elle rêve qu'elle se promène dans la Rome antique, entourée des personnages de la première scène. L'association, induite par la stimulation extérieure de l'éther, est très évidente. Mais les irruptions internes, et surtout le mécanisme de la répétition, sont également en cause : « Nous avons souvent la mauvaise habitude de répéter nos actions21. »

Dans la vie diurne, la réalité nous interdit de répéter, nous contraint à ajuster nos conduites à des situations toujours nouvelles. Normalement, nous ne recommençons pas dix fois de suite l'action d'enlever notre pardessus. Or dans le rêve, l'action productive externe étant exclue, nous pouvons nous abandonner à la répétition, et à la répétition de «faits déjà reculés dans le passé »22. La même annulation de la réalité fait que la répétition prend la forme non seulement de la déclamation, mais encore du « foisonnement », de la « multiplication »23. Le rêve est la répétition foisonnante d'événements anciens, induite par des stimulations externes et permise par la non-reconnaissance de celles-ci. Le problème va être de doser la répétition et le foisonnement et de situer le rêve à l'intérieur d'une évolution des conduites tendue vers le progrès.

Tel est le propos implicite de la XVIIe leçon de Pensée qui débute par une remise en cause des propositions de la leçon précédente quant au contenu, à travers l'élaboration d'une nouvelle problématique : celle-ci pourrait bien être de nature à situer dans leur exacte perspective les doctrines de Janet et de Freud sur le rêve : « Puisque le rêve est une conduite, on fait certaines actions. Pourquoi fait-on celles-ci plutôt que d'autres ? Quels sont les actes qui se présentent en rêve et les tendances qui sont mises en activation ? Ce premier problème a été l'objet de toutes sortes d'interprétations... La plupart des théories sur le sommeil cherchent à expliquer... pourquoi l'on rêve à ceci plutôt qu'à cela. Je crois, si je ne me trompe, que ce problème est peut-être le moins important. Ce qui est grave, ce n'est pas précisément ce que nous faisons dans le rêve, c'est la manière dont nous le faisons, c'est la déformation de l'action, la forme qu'elle prend. Nous avons donc à considérer successivement ces deux interprétations : le contenu du rêve et l'explication de la forme particulière et très anormale que prend ce genre de conduite24. »

Etudiant d'abord le contenu, Janet va rencontrer constamment la psychanalyse ; mais étudiant la forme de la conduite dans le rêve, il va, pratiquement, ne rencontrer que lui-même.

Sans doute, retrouve-t-on, dans ce texte, les attaques contre la psychanalyse, que certains jugeront insoutenables ou dérisoires, de même que l'ignorance et l'incompréhension qui les sous-tendent. La psychanalyse est le type même des « divagations contemporaines»25. Sur le rêve, son pan-sexualisme relève de la philosophie et de l'esprit de système26, encore qu'il y ait « beaucoup de rêves sexuels », mais enfin toutes les tendances sont susceptibles de s'activer dans le rêve - sauf les tendances délibératives supérieures - et la tendance sexuelle s'active à la mesure de son importance, qui est grande, mais non exclusive ; c'est là une nouvelle occasion de dénoncer le cercle vicieux du symbolisme, et même d'opposer Jung à Freud sur les principes de cette interprétation27 ; c'est le passé qui se répète dans le rêve, mais il ne faut pas remonter avant l'âge de trois ans, c'est-à-dire avant le moment où l'enfant est capable de faire, pour lui-même, une conduite de récit28.

La censure dans le rêve est admise par Janet comme une certitude, mais enfin il faut se défier du langage : on risque de verser dans le volontarisme29, et, d'autre part, sur le plan logique, le terme de censure n'est rien d'autre qu'un résumé de l'expérience : « C'est une imagination pour expliquer tout justement que les tendances dans le sommeil se développent plus ou moins et ne vont pas jusqu'au bout. C'est la simple expression du fait ; elle n'est pas bien scientifique30. » C'est une autre façon de constater la forme de la tendance dans le rêve. Quant à la symbolisation, dont Janet sait, depuis 1913, que les psychanalystes en font le travail essentiel du rêve, c'est encore le mot qui est refusé : « C'est une idée déjà de la veille la plus complète31. » Il faut pour constituer la dualité du symbole toute une activité de l'intelligence, des conventions sociales, etc.32. Mieux vaudrait un autre mot.

Toutes ces critiques renouvelées constituent les éléments d'une opposition gigantesque à Freud, résumée dans le texte suivant : «Tous ces auteurs passent leur temps à faire une remarque de détail à propos des rêves, et à la généraliser démesurément. On pourrait dire que c'est là le caractère des métaphysiques, et en particulier des métaphysiques allemandes, de partir d'une observation qu'on a faite soi-même ou qu'on a copiée dans les autres et de mettre son originalité dans son exagération, dans son étendue démesurée, sans critiques, sans réserves33. » Décidément, la psychanalyse est une philosophie ou du moins une psychologie rationnelle.

Et pourtant, les lignes ci-dessus sont précédées d'une introduction qui pourrait bien n'être pas une simple précaution oratoire : « Ici encore - et nous allons être obligés de répéter cela à chaque instant, car c'est le fond des théories du rêve - il y a une part d'observation exacte34. » Dans toute la leçon, l'ordre des arguments est toujours exactement le même : évoquant un aspect du contenu du rêve, Janet rappelle le nom d'un auteur ancien, notamment français ou bien connu chez nous : De Sanctis et... Loti pour l'expression du désir et de la tendance, Delage (1889) pour le refoulement et la censure, Charma (1849) et Maury (1851) pour l'idée de défoulement ou de « soupape », mais chaque fois, c'est à Freud35 qu'obstinément il revient comme ayant sans doute exagéré et systématisé les propositions antérieures, mais comme ayant également offert la théorie la plus parfaite pour ce qui est du contenu du rêve.

Janet adhère même, finalement, lorsqu'il aborde une théorie de la forme du rêve, à l'idée qui fait du rêve le gardien du sommeil : dans le rêve nous avons des sentiments intenses. Mais enfin, comme le dit Kaploun - mais aussi Freud - « si le sentiment était réel, il nous réveillerait... Si le sentiment devient sérieux, il n'y a plus de sommeil ». Les sentiments violents prennent la forme bizarre du rêve pour que nous puissions continuer à dormir. Le rêve est intense et non sérieux, tout comme le jeu et comme l'art.

Si nous faisons un retour sur les divers textes que Janet a consacrés à Freud - le Rapport de Londres mis à part - nous nous apercevons que l'ordre des arguments dans Pensée n'a rien d'exceptionnel. Chaque fois que Janet examine, dans l'ordre de ses préférences, des théories autres que la sienne36, c'est celle de Freud qu'il présente en dernier, juste avant d'offrir sa propre thèse. Celle-ci au demeurant résulte toujours d'un changement de problématique : il faut passer sur le plan d'une description pure des conduites, et abandonner la recherche d'un déterminisme dans le contenu. Mais si l'on veut s'en tenir à cette dernière approche de la vie psychologique, construire en somme un modèle universel, nécessaire et causaliste des phénomènes mentaux, alors il est vrai que la psychanalyse est la meilleure - ou la moins mauvaise - théorie possible. Elle est une psychologie rationnelle qualitative, et à ce titre, malgré ses exagérations, ou à cause d'elles - car elles sont, dans cette optique, inévitables - on n'en peut présentement concevoir de plus rigoureuse. Mais il faut abandonner ces rivages un peu trop classiques, partir vers les incertitudes de l' « expérience» , admettre que tout est possible, qu'un jour il n'y ait plus ni famille, ni complexe d'Œdipe, ni même sexualité sauvage : le refus de se prendre dans un système est la condition du progrès. Il faut, diplomatiquement, mais aussi politiquement, déborder, mais par sa gauche, la psychanalyse.

Aussi bien l'une des critiques, implicitement, mais non le moins fermement adressées par Janet à l'interprétation psychanalytique du rêve tient-elle au caractère causal de celle-ci37. Freud procède à l'interprétation symbolique du rêve, en la construisant sur la base d'un schéma qui fait du passé infantile la condition nécessaire et suffisante du présent onirique : or cette attitude est dangereuse, car politiquement stérile : « J'ai une disposition générale à renoncer à l'âge d'or dans le passé. Je crois que l'âge d'or est en avant et non pas en arrière, qu'il est le résultat du progrès et non pas des souvenirs du passé38. » Là est sans doute la divergence fondamentale.

Comparée à ces larges ambitions, la théorie positive du rêve selon Janet paraîtra pauvre. Le rêveur est un homme qui dort, mais qui va se réveiller. Le progrès qu'il va faire dans l'instant est ce réveil même. Le rêve va intervenir dans cette procédure d'éveil, avec des caractères qui en manifestent le jeu inventif, et qui, s'agissant d'un phénomène apparemment passif, c'est-à-dire réellement incontrôlé, doit relever de la technique des « essais et erreurs »39. Certes, au niveau d'un autisme pur, le rêve satisfait les tendances, mais d'une manière « illusoire »40, fantasmatique, dirions-nous, compatible avec le maintien du sommeil, et, dès lors, largement itérative. Ce qui intéresse Janet dans le rêve, c'est ce qui déborde la répétition, c'est ce qui prépare, dans une approche tâtonnante, l'action efficace sur le monde, laquelle ne saurait être que puissante et tendue, c'est-à-dire vigile. Le rêve est la conduite d'un homme qui commence à revenir de l'état d'annulation de l'action qu'est le sommeil pur et qui cherche, par un jeu gratuit ou désintéressé d'images, les chemins d'une adaptation plus efficace à la réalité extérieure qui l'appelle par les stimulations. Le rêve est un essai, peu logique, mais assez semblable à celui que nous effectuons dans notre perception quand nous essayons de discerner si la personne qui vient au-devant de nous est bien celle que nous connaissons ou lorsque nous lisons un texte en ne percevant que quelques lettres des mots.

Janet emprunte à L. Horton l'exemple d'un rêve caractéristique, mais pris par les exigences de l'horaire, il développe très peu, sans que pour autant l'explication soit obscure. Une souris grattait dans la pièce où dormait le physiologiste Horton. Celui-ci eut quatre rêves successifs, en réaction à ces grattements : ces rêves constituent une histoire, ou, comme Janet dit constamment, « une aventure » : celle-ci conduit Horton de l'utilisation paisible d'un microscope, à la découverte de l'impossibilité d'effectuer la mise au point, puis à l'idée désagréable et bizarre que l'objet étudié au microscope est un réflexe, enfin que l'étiquette de la plaque est obscure, et en quelque sorte grattée. La stimulation extérieure a évoqué l'idée interne de recherche histologique, puis le souvenir des travaux de Sherrington sur le réflexe de grattage. Enfin dans la dernière phase, l'image de la plaque microscopique « grattée » est l'approche quasi immédiate de la prise de conscience - vigile - du grattage réel de la souris41. A ce moment l'inhibition est bien près d'être levée, cette inhibition de l'action qui constitue le sommeil, qui, au plus fort d'elle-même, interdit le rêve, mais qui se déplace peu à peu vers le contenu de celui-ci, induisant masques et censures, pour tout à la fois préserver les chances du sommeil et préparer, par tâtonnement, l'action explicite et concrète.

Telle est la thèse définitive qui, au fond, n'exclut pas l'existence d'un rêve autistique, totalement désintéressé, survenant, en toute liberté, au plus profond du sommeil, exutoire, si l'on peut dire, des tendances banalement inemployées, et conservateur du sommeil lui-même.

Notes
(1) « Au matin, dans le réveil, quand la conscience revient, si nous voulions fixer nos rêves, nous les ferions disparaître » (PI, 285).
(2) PI, 304.
(3) Op. cit., 280.
(4) PI, 281. Janet reste attaché à l'image du psychanalyste comme d'un détective pourchassant d'authentiques traumatismes infantiles. Il ne saurait comprendre que l'analyste, en principe à l'écoute du fantasme, soit indifférent au problème de la vérité ou de l'erreur d'un récit. L'eût-il compris qu'il n'eut pas accepté cette déréalisation mutuelle. On sait d'autre part qu'il n'est pas convaincu de la liberté des associations : le patient, selon lui, se sent toujours quelque peu « surveillé » par l'analyste et il se surveille lui-même. La psychologie des conduites et son sens du diagnostic des conduites concrètes lui interdiraient d'admettre que le patient vit tout haut un rêve qui n'a d'autre logique que celle de l'inconscient. Ajoutons, pour préciser la critique, que, selon Janet, le récit du rêve suppose la distinction du rêve et de la réalité. Or c'est là un jugement intellectuel fort complexe, donc tardif : « Les débiles mentaux, les imbéciles, les idiots ont des rêves », mais « ils n'ont pas fait attention à leurs rêves. Pour faire une remarque sur le rêve, pour s'en étonner, pour trouver que le rêve diffère de la conduite ordinaire, il faut déjà avoir la notion de conduites internes » (SEP, 197). Aussi bien Frazer a-t-il tort de chercher à interpréter les rêves du primitif. Le primitif ne sait pas qu’il rêve. Le besoin d'interpréter les rêves relève d'une projection : « c’est nous qui avons imaginé ce besoin d'explication universelle et appliquons à tort et à travers » (PI, 427).   
(5) Op. cit., 286.    
(6) Op. cit., 284.
(7) OP. I, 418. PI, 312.
(8) NIF, II, 142. Cf. ce texte très important de Névroses : « les hystériques en crise sont fermés à toute impression qui ne se rapporte pas à leur rêve. Pour se faire entendre, il faut rêver avec le sujet » (Név. 29), et cet autre d'Angoisse, qui concerne Madeleine : « je joue dans son rêve un rôle honorable, quoique modeste, le rôle de saint joseph auprès de la Vierge Marie » (AE, I, 61).
(9) OP I, 417.
(10) NIP, I, 67, 449 sqq. (Justine).
(11) Op. cit., 418.
(12) Op. cit., 53.
(13) Déjà, dans Médications (1919), on distingue nettement entre rêve et hallucination : dans l'hallucination, il y a des attitudes externes, des mouvements et des discours. Le rêve « n'est accompagné (que d'attitudes internes... Une hallucination est une tendance activée avec un haut degré de tension ; un rêve est une tendance qui n'est pas activée du tout, qui est à peine évoquée avec un degré de tension excessivement faible » (MOP, I, 266)
(14) Leçon XVI du 14 février et Leçon XVII du 17 février 1927.
(15) PI, 267 (Leçon XV).
(16) Op. cit., 270.
(17) Op. cit., 287.
(18) Op. cit., 288.
(19) Op. cit., 290, cf. HDP, 95 sqq.
(20) Op. cit., 292. Janet donne à ses auditeurs, dans l'édition Cousin, la référence exacte où Descartes raconte ce rêve et l'interprète.
(21) Op. cit., 296.
(22) Dumas, 943.
(23) PI, 290.
(24) Op. cit., 296.
(25) Op. cit., 297.
(26) Op. cit.,298.
(27) Op. cit., 299.
(28) Op. cit., 302.
(29) Op. cit., 308.
(30) Ibidem.
(31) Op. cit., 309
(32) Ibidem. cf. IAL, 86 : « Il n'est pas du tout certain que pendant le sommeil, ces deux termes (qui constituent le symbole) se soient réellement présentés de cette manière et qu'il y ait eu entre eux ce genre délicat de rapprochement qui caractérise le symbole. » S'il est vrai que le progrès commence dans l'inconscient, il ne s'ensuit pas qu'on doive y découvrir déjà réalisées les étapes essentiellement ultérieures.
(33) Op. cit., 298.
(34) Ibidem.
(35) Sans le citer nommément, Janet dit « ces auteurs », ou la « théorie », parfois « la psycho-analyse ».
(36) Ainsi de façon systématique, dans Obsessions.
(37) Où Janet retrouve Jung qui reproche à Freud de ne pas concevoir le caractère finaliste ou prospectif du rêve. Il apparaît que Janet et Jung se trompent, si l'on considère l'utilisation pratique que Freud met en œuvre à propos du rêve dit de « l'injection faite à Irma ».
(38) PI, 279. La même phrase, exactement, fut prononcée par Janet, 44 ans plus tôt, à Châteauroux, dans une perspective politique de consentement au socialisme.
(39) Explicitement rappelée en conclusion : op. cit., 310.
(40) Op. cit., 307.
(41) Op. cit., 311

LISTE DES ABRÉVIATIONS

Ouvrage

Date

Abréviation dans le texte

Abréviation en note

Automatisme psychologique (ALCAN)

1889

Automatisme

AP

État mental des hystériques (ALCAN).

1894

Thèse de médecine

EMH

Stigmates mentaux des hystériques

 

Thèse de médecine

SMH

(Accidents mentaux des hystériques) (RUEFF)

 

Thèse de médecine

AMH

Névroses et idées fixes (tomes I et II) (ALCAN)

1898

NIF

NIF

Les Obsessions et la psychasthénie
(tomes I et II) (ALCAN)

1902-1904

Obsessions

OP

Les névroses (Flammarion).

1909

Névroses

Nev.

Les médications psychologiques (tomes I, II, III) (ALCAN)

1919-1921

Médications

MOP

La médecine psychologique (Flammarion)

1923

Médecine

MEP

De l'Angoisse à l'Extase (tomes I et II) (ALCAN)

1926-1928

Angoisse

AE

Les Stades de l’évolution psychologique
(CHAHINE)

1926

Stades

SEP

La pensée intérieure et ses troubles (CHAHINE)

1927

Pensée

PI

L'évolution de la mémoire et de la notion de temps (MALOINE)

1928

Mémoire

EM

L'évolution psychologique de la personnalité (MALOINE).

1929

Personnalité

EPP

La force et la faiblesse psychologique (MALOINE)

1930

Force

Force

L'Amour et la haine (MALOINE).

1932

Amour

AH

Les débuts de l'intelligence (Flammarion)

1935

Débuts

DI

L'intelligence avant le langage (Flammarion)

1936

Intelligence

IAL

L'hallucination dans le délire de la persécution (Revue philosophique)

1932

Titre
in extenso

HDP

Les sentiments dans le délire de persécution (Journal de Psychologie)

1932

Titre
in extenso

SDP

Les troubles de la personnalité sociale (Annales Médico-Psychologiques)

1937

Titre
in extenso

TPS

 

 

 


Dernière mise à jour : 5/07/07 info@techniques-psychotherapiques.org