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LE SYNDROME D'ÉCHEC ET LE RÊVE

Nous concevons le développement de la personnalité comme une vaste synthèse d'expériences affectives. Elle peut se faire dans des directions différentes, selon que les diverses tendances de la libido collaborant à cette synthèse s'accordent entre elles ou s'affrontent, au risque de se paralyser dans leur action et de compromettre ou de détruire leur œuvre. Nous avons vu comment, sous l'influence de facteurs inhibiteurs dans l'ambiance familiale, l'énergie d'un individu pouvait être utilisée pour favoriser ce qui est contraire à son développement sur le plan individuel et collectif et provoquer la régression de la personnalité. Nous avons passé en revue la symptomatologie du syndrome d'échec par laquelle cette régression peut se manifester, suivant son intensité et son degré.
Nous voudrions maintenant étudier les rapports du syndrome d'échec avec le rêve. Non pas que le rêve nous intéresse ici particulièrement comme tel, mais la pratique de la psychanalyse nous a démontré que son étude permettait d'observer comment les différentes tendances de la libido pouvaient s’affronter dans l'inconscient et donner lieu à des conflits longtemps avant que ces conflits ne se soient matérialisés d’une façon perceptible pour l'individu. L'étude du rêve nous donne donc un moyen pour faire une sorte d'inventaire des possibilités latentes d'un psychisme, ces possibilités pouvant, dans certains cas, conditionner le syndrome d'échec. Elle nous permet de prévoir de quel côté va pencher la victoire, dans quel sens se fera la synthèse ultérieure d'une personnalité et par quelle activité cela pourrait se concrétiser.
Nous disposons là d'un moyen d'observation de tout premier ordre pour saisir sur le vif les courants de la vie d'un être, en diagnostiquer les remous, les bouillonnements devant les obstacles, et l'échec lorsque le flot ne trouve plus d'issue et qu'à travers les décombres, au risque de briser la structure de la personnalité, il cherche un chemin en abandonnant la direction normale. Comment tout cela peut-il se traduire par les images fugitives et inconsistantes d'un rêve dont nous saisissons parfois quelques bribes si puériles et si décousues qu'il nous répugne de les prendre au sérieux et de vouloir donner un sens à ce qui, manifestement, paraît ne pas en avoir ?
C'est un problème difficile à expliquer à ceux qui sont habitués à considérer les rêves comme un déchet de l'activité psychique. Nous voulons pourtant tenter l'explication du rêve parce que cela nous amène à attirer l'attention du lecteur sur une foule de manifestations de l'activité humaine dont nous ne sommes, en général, pas conscients. Il nous faut cependant les connaître si nous voulons réellement savoir par quoi se traduit la sensibilité de l'homme et ce qui la guide en dehors de lui, alors même qu'il croit diriger et dominer  le mouvement. Il est impossible de se faire une idée de la genèse de notre activité psychique, morale et sociale si nous ne tenons compte de ses aboutissements que sur le seul plan de notre conscience et si nous ne remontons pas au point de départ des tendances, volontés, décisions, actions et sensations par lesquelles se manifeste notre activité.
Pour comprendre l'ampleur du problème ainsi posé, rappelons-nous que cette activité se concrétise, sur le plan individuel, par la formation et le travail d'une personnalité. Sur le plan social, elle se manifeste par un ensemble de relations et d'échanges entre les individus d'une collectivité. Ces relations et ces échanges entraînent des effets multiples dans l'ordre religieux, moral, scientifique, ayant leurs répercussions sur toute une civilisation, avec ses idéaux, son organisation sociale, ses découvertes, ses luttes, ses guerres et ses cataclysmes collectifs. Bien plus, l'étude du rêve nous familiarise avec un ordre particulier des choses du psychisme qui, d'ordinaire, nous échappe. Il nous montre la pluralité de la personnalité humaine par laquelle se traduit le microcosme que représente chaque individu, avec ses possibilités latentes, susceptibles de se personnifier dans le rêve et dans la vie. Cette dernière ne représente alors, de ce point de vue, que la matérialisation concrète et tangible des mêmes forces et des mêmes tendances qui, dans le rêve, revêtaient les formes éphémères et inconsistantes d'un univers en gestation. Jusqu'à présent, ce sont surtout les poètes qui ont comparé la vie à un rêve, habitués comme ils le sont à servir de porte-parole aux puissances de l'âme dont ils sont les interprètes. Mais l'étude du rêve nous amène à adopter une conception semblable. Elle nous apprend à faire abstraction de la notion du temps et de l'individualité, elle nous montre comment, en quelques secondes, des univers psychiques se créent et se détruisent, en analogie avec ce qui se produit dans les civilisations au cours de l'histoire. Amené ainsi à penser par siècles, l'homme arrive à se situer dans un vaste ensemble de phénomènes, dont le passé, le présent, le futur ne sont que des aspects variables. Ces phénomènes sont régis par des forces et des lois que l'étude du rêve nous fait connaître, agissant à travers les individus, les générations et les siècles avec les mêmes normes caractéristiques de l'activité de la libido de l'espèce.
C'est surtout le mérite de l'Allemand Scherner, puis de Freud et de son école, d'avoir réussi à donner à l'étude du rêve la place qu'elle occupe aujourd'hui dans le mouvement scientifique actuel, qui met si souvent les infiniment petits, tels les atomes, sur le même plan que les infiniment grands, tels les univers. Il est vrai que l'on connaissait avant Freud le symbolisme du rêve et, jusqu'à un certain point, sa signification affective. Ceci ressort du livre de Schubert, publié en 1815, ainsi que de celui de Scherner sur le symbolisme du rêve, publié en 1861. Même Freud reconnaît en Scherner, dans une note de son livre sur la Traumdeutung (1), celui qui a découvert le symbolisme du rêve. Mais, avant la Traumdeutung de Freud, tous ces travaux  n'étaient guère connus.
Cependant, la Traumdeutung nous paraît aujourd'hui dépassée et même assez confuse. Cela n'enlève rien à sa valeur, surtout si l'on tient compte de l'époque à laquelle elle a été écrite. Freud essaie de nous familiariser avec le sujet en prenant souvent comme point de départ ses propres rêves. Pour des raisons de discrétion et en vertu de la difficulté éprouvée généralement à fournir les éléments nécessaires à l'analyse de ses propres rêves, il ne nous donne pas les renseignements permettant de les rendre vraiment intelligibles. Leur analyse est incomplète et insatisfaisante, mais elle nous permet pourtant de savoir comment il faut procéder pour les interpréter. Le mérite de ce livre n'est donc pas de nous expliquer des rêves, mais il nous donne plutôt une théorie de leur explication grâce à laquelle, l'expérience personnelle aidant, nous pouvons en apprendre la signification. Le moment nous paraît actuellement venu de reprendre la question dans son ensemble et de lui consacrer une étude dont le besoin se fait sentir. Nous ne pourrons certes pas, dans le cadre de notre travail, entrer dans les détails de cette étude ; aussi nous bornerons-nous à exposer le problème dans ses grandes lignes, en ne perdant pas de vue le but de ce livre.
La Traumdeutung nous a donné une explication du rêve qui, tout en n'étant plus suffisante aujourd'hui, nous a facilité la compréhension du problème. Elle démontre que le rêve est, en quelque sorte, la réalisation d'un « rêve », c'est-à-dire d'un désir, généralement réprouvé par la conscience ou plutôt par une censure toujours en éveil dans l'individu, même lorsque celui-ci se trouve en état de sommeil. Ce désir cherche sa satisfaction d'une façon déguisée, en dépit des obstacles que la censure oppose à sa réalisation. Le déguisement s'opère ou bien par le symbolisme du rêve et le travestissement de la pensée ou des sentiments, ou bien par la condensation de plusieurs images en une seule. Ce travestissement, souvent raffiné, est obtenu par une technique subtile, consistant à mettre l'accent affectif sur des détails, à négliger les expressions de la pensée qui pourraient trahir l'émotion véritable et à renverser la signification des choses pour les rendre méconnaissables. Elle permettrait d'éviter la rigueur d'une censure opposée au contenu de certains rêves et le malaise qui s'ensuivrait si, mise en éveil, elle interrompait le rêve qui deviendrait ainsi, d'après Freud, le gardien d'un sommeil paisible.
Il a fallu la découverte du super-ego, de l'ego et du ça, c'est-à-dire des trois instances psychiques toujours en présence dans un individu, pour nous permettre de considérer le rêve comme le produit d'un conflit entre ces trois instances et pour arriver à l'utiliser comme un moyen de diagnostic. En regardant avec Pichon le rêve comme une situation conflictuelle entre différentes instances, nous introduisons dans nos conceptions la notion de la pluralité des tendances ou désirs en présence, et nous pouvons prévoir l'issue du conflit, qui peut se faire dans une direction normale ou pathologique. De ce point de vue, le rêve met en présence différentes instances du psychisme, instances qu'il personnifie et dont il exprime les tendances ou désirs susceptibles de s'harmoniser entre eux ou de s'opposer. Il nous montre comment s'organise, suivant l'influence de ces instances, soit la collaboration, soit la lutte entre elles, et comment cela se traduit, par quels compromis, quels heurts, quelles crises. Nous pouvons ainsi connaître la nature du conflit dont il s'agit, mesurer les forces en présence et nous faire une idée de leur rôle normal ou pathogène dans l'économie psychique de l'individu. Le rêve devient donc l'expression d'un conflit psychique sur la nature duquel il peut nous renseigner.
Comment se manifeste, dans le rêve, l'influence des trois instances psychiques en question? Pour le comprendre, utilisons des rêves simples et relativement faciles à expliquer. En voici un exemple.
Quelqu'un rêve qu'il monte à bicyclette et se dirige vers un beau jardin à l'entrée duquel il s'aperçoit que son pneu avant se dégonfle. Il hésite à s'arrêter, mais un gardien qui se trouve là intervient alors et attire son attention sur sa tenue. Le rêveur constate qu'il est en chemise, presque nu. Il descend de bicyclette, rebrousse chemin et s'adresse à un garagiste auquel il demande de réparer son pneu.
Ce rêve, assez typique, est fréquent, avec des variantes, chez des hommes souffrant d'impuissance sexuelle, dont le « pneu avant » se dégonfle avant de pénétrer dans le beau jardin de Vénus. Nous voyons, dans ce rêve, l'ego de l'individu représenté par lui-même. Il se reconnaît, il veut faire de la bicyclette et pénétrer dans ce jardin. Le super-ego est représenté par un gardien, porte-parole de la censure, qui lui en interdit l'accès. Le ça, de toute évidence, fournit au rêveur les pulsions à satisfaire, c'est-à-dire les pulsions sexuelles, incitant l'ego à se mettre en mouvement pour pénétrer dans le jardin.
Dans ce rêve, il y a conflit entre l'ego et le super-ego d'abord, le super-ego intervenant pour s'opposer à l'ego, le rendre coupable par l'idée de sa tenue inconvenante, et pour lui faire abandonner son projet. N'ayant pas réussi dans la direction de la femme, le rêveur va dans celle de l'homme, le garagiste, auquel il veut confier son pneu pour le réparer et le regonfler. Il y a donc conflit qui aboutit à l'échec des entreprises de l'ego. Sous l'influence du super-ego, ce dernier abandonne la direction de la femme pour s'adresser au garagiste. Le conflit engage l'individu dans une direction opposée à la normale, c'est-à-dire invertie. Nous disons alors qu'il y a régression de l'ego vers le stade homosexuel, exactement comme dans la vie où, sous l'influence d'un super-ego inhibiteur, l'individu devient inverti au lieu de normal.
Quelles sont les associations d'idées qui ajoutent au contenu manifeste du rêve son contenu latent ? Pour les obtenir, nous demanderons au rêveur à quoi les différentes situations de son rêve le font penser. Commençons par le jardin.
Il lui rappelle une promenade faite la veille dans un parc public où il a rencontré une femme assise sur un banc. Laissons-lui la parole : « Lorsque j'ai vu cette jeune fille, j'ai d'abord voulu passer, puis je me suis demandé si je ne pourrais pas m'asseoir à ses côtés et engager la conversation. A ce moment, je ne sais pourquoi, l'idée me vint que l'on pourrait nous voir et qu'il serait inconvenant de parler à une jeune fille gardant un enfant qui jouait tout près de là. Celui-ci attira mon attention. Je m'intéressais à son jeu, mais, de crainte de paraître puéril en m'adressant à lui, je continuai ma route en me promettant, une centaine de mètres plus loin, de revenir le lendemain et d'être plus entreprenant. »
 Que pense notre rêveur à propos du gardien du jardin ?
« Le gardien ? Il portait un uniforme d'agent et me paraissait très vieux. Je crois qu'il portait la barbe, mais je n'en suis plus sûr. Le jardinier de la propriété dont je vous ai parlé, docteur, et où j'ai passé ma première enfance, dans la vallée de la Marne, avait une barbe. Vous savez qu'il m'aimait peu et qu'il ne voulait pas que je touche aux fleurs ou aux légumes. Il en voulait à mes parents qui m'avaient défendu de fréquenter ses deux petites filles avec lesquelles j'avais souvent envie de jouer. Un jour, ma mère nous avait surpris en train de fabriquer ensemble des gâteaux de terre dans lesquels nous avions uriné. J'ai été fessé par mon père, qui, terriblement incompréhensif, trouvait notre jeu très inconvenant. Par son attitude, il blessait le jardinier qui se vengeait sur moi, alors que j'étais sans défense. Mon père aussi, dans le temps, portait la barbe. C'était, comme je vous l'ai dit, un homme autoritaire, se mettant facilement en colère parce qu'il n'avait aucune autorité véritable. Ma mère, elle, était calme et sévère. Elle n'aimait pas que je joue avec d'autres enfants et me faisait souvent peur en me menaçant de tout raconter à papa. Je ne me sentais à l'aise qu'avec les domestiques ou avec les bonnes d'enfants, lorsqu'elles s'occupaient de moi, ce qui n'était pas toujours le cas. Cependant, je me souviens de l'une d'elles avec laquelle on m'envoyait souvent me promener. Elle avait un amoureux, employé d'octroi, je crois, douanier ou agent de police. En tout cas, il portait un uniforme. »
Voyons à présent ce que représente la tenue. « La tenue inconvenante dans le rêve ? Cela me fait penser à des choses très désagréables. Vous savez que j'ai longtemps uriné au lit dans mon enfance. Mes parents avaient essayé de combattre cela en me faisant honte. On sortait les draps à la fenêtre de ma chambre pour montrer aux domestiques ce que je venais de faire. On en parlait devant mes oncles, mes tantes et les autres enfants lorsque, par hasard, il y en avait. « Vous ne jouerez pas avec Paul qui a fait pipi au lit. » Voilà un refrain que j'ai encore dans les oreilles. Et cela me paraissait tellement injuste! Il m'est arrivé de ne pas dormir pendant des heures pour éviter que cela ne m'arrive et, finalement, à bout de forces, m'étant endormi, le malheur était là. D'ailleurs, aujourd'hui encore, lorsque j'entre dans un salon, j'ai toujours le sentiment que ma mise n'est pas en ordre. Je suis arrivé à m'habiller avec une grande méticulosité, mais cela ne sert à rien pour me tranquilliser. Une crainte, une timidité insurmontables me prennent lorsqu'on me demande de parler en public ou quand, dans une vespasienne, je suis obligé d'uriner en présence d'autres hommes. »
Et maintenant, le garagiste? « Le garagiste? Voyons, je crois qu'il était en blouse blanche, comme les pharmaciens dans leur boutique ou les médecins à l'hôpital. Ma femme porte parfois une blouse blanche pour s'occuper du ménage. Je me souviens que celle-ci lui va bien et m'a donné à certains moments des idées. Je lui ai demandé de la mettre pour m'exciter et me masturber. Les rares érections qui m'ont permis de la pénétrer ont été obtenues de la sorte. Malheureusement, cela ne réussit pas toujours et surtout l'érection ne dure pas une fois que je suis dans la femme. »
Restons-en là avec les associations d'idées que nous donne notre rêveur et qui forment, dans leur ensemble, le contenu latent du rêve. Que pouvons-nous en déduire? Le contenu latent de ce rêve reflète une grande partie des influences qui se sont exercées sur notre sujet au cours de son enfance pour entraver son développement affectif. Cette influence éducatrice se concrétise dans l'action du super-ego inhibiteur, le gardien du jardin, dont la figure et la barbe sont empruntées autant au père qu'au jardinier et à l'amoureux de la bonne d'enfants qui portait « un uniforme ». Nous arrivons à comprendre jusqu'à quel point toutes ces influences réunies ont contribué à faire peur au rêveur de lui-même, à lui inculquer l'idée qu'il était indécent d'uriner, de « toucher » aux fleurs, aux fruits du jardin, de jouer avec les filles, etc. Nous constatons la gêne sexuelle qui en est la conséquence, la timidité, le sentiment d'infériorité, l'échec. Nous apprenons qui est le garagiste auquel il s'adresse pour regonfler son « pneu ». C'est sa femme en blouse d'homme, car sa femme est d'un caractère masculin, comme il fallait s'y attendre en pareil cas. Ce que nous savons d'elle nous permet de dire qu'elle n'aime pas à se faire pénétrer, qu'elle est frigide au cours des rapports sexuels normaux et préfère de beaucoup la masturbation mutuelle.
En fait de pharmacien-médecin, elle avait commencé à faire ses études de dentiste avant son mariage, études abandonnées pour le moment, mais qu'elle pense sérieusement reprendre afin de pouvoir exercer.
Essayons maintenant de donner un sens au rêve. Il veut dire : « Moi aussi je voudrais pouvoir être amoureux d'une bonne d'enfants comme celle que j'ai vue avec le douanier ou l'agent de police ; je voudrais être un homme, un soldat, faire l'amour en public sans avoir besoin de rougir. Mais on me l'interdit, on fait de moi un homme honteux, raté, impuissant, n'ayant comme porte de sortie pour ma sexualité que la masturbation, et l'échec pour mes entreprises. Je suis obligé d'abandonner la place de l'homme et de vivre un peu comme une femme qu'on excite et tripote. Heureusement, il me reste l'espoir de voir un médecin me guérir et regonfler le « pneu » pour me permettre finalement de pénétrer dans le fameux jardin, malgré tous les obstacles que je rencontrerai. »
Les associations d'idées du rêve ne nous donnent naturellement pas tout son contenu latent. Si nous avions insisté, notre rêveur aurait encore raconté bien des choses. C'est ainsi que nous aurions su, ce qu'il nous a indiqué plus tard, que le fameux douanier, agent de police ou d'octroi, qui avait probablement eu des rapports sexuels avec la bonne d'enfants en présence du garçon, l'avait menacé un jour de lui couper la verge s'il continuait à uriner dans son lit ; que la personne qui l'avait initié à la masturbation portait une blouse blanche, etc. Mais il n'était pas nécessaire, dans le cadre de ce travail, d'insister sur tous les aspects de ce cas. Ajoutons simplement que l'homosexualité, chez notre malade, était inconsciente, du moins avant son analyse. Dans la vie ordinaire, il était honorablement marié, père d'un enfant, à la tête d'une affaire dépendant d'un directeur, et c'était pour pouvoir se défendre contre l'échec qui menaçait son affaire qu'il s'était résigné à se faire soigner.
Ce n'est évidemment pas avec un seul rêve que nous pouvons établir un diagnostic. Généralement, lorsque le conflit est sérieux, comme dans le cas présent, tous les songes du rêveur tournent autour du même problème qui l'obsède inconsciemment, comme une blessure mise à vif tous les jours.
Il existe une foule de rêves du même type que celui déjà cité, qui nous permettent d'étudier tous les états de transition entre les cas pathologiques et les cas normaux. Nous les récoltons soit au cours d'un seul traitement, pendant que le sujet traité évolue vers la guérison, soit chez des individus variés, suivant que leurs cas se situent aux points intermédiaires entre l'anormal et le normal. Nous pouvons ainsi observer les transitions entre les divers états exactement comme l'étude des coupes histologiques d'un organe, à différents stades de son développement, nous permet de reconstituer finalement l'histoire de sa formation.
Nous savons donc quelle est l'instance psychique qui se transforme dans le rêve au fur et à mesure qu'il devient normal et par quels effets cela se traduit. L'instance qui se modifie est celle qui est représentée par le gardien du rêve de notre malade. Dans des cas plus graves, ce gardien terrorise le rêveur, va jusqu'à maltraiter le malheureux qui veut pénétrer dans le jardin ; il le blesse, le tue. Dans des cas plus favorables, c'est le rêveur au contraire qui s'attaque au gardien. Il discute d'abord avec lui, puis l'insulte, se fraie un passage malgré lui, ou encore le blesse et le tue.
Quel sera le rêve d'un homme capable d'aboutir normalement ? Nous citerons le suivant, fait par un homme qui a longtemps souffert d'une impuissance sexuelle et qui avait réussi à s'en débarrasser à l'époque de ce rêve :
« J'essaie de voler pour entrer par une porte dans une pièce où je vois des ouvriers travaillant. Une femme les regarde. Par moments je vole ou bien je me cramponne au sol pour me pousser dans la pièce, mais une force surhumaine m'arrête chaque fois que je suis sur le point d'en franchir le seuil. Finalement, je ne sais par quel effort extraordinaire j'arrive à passer et me voici dans la pièce qui, à ce moment, se transforme en une sorte de serre pleine de fleurs. Tout à coup, je vois à mes côtés un ennemi qui m'inspire une grande terreur. Mais, au lieu de reculer, je me lance sur lui, le prends à la gorge et le serre jusqu'à ce qu'il meure. Je le flanque alors dehors, sans plus me soucier de ce que je viens de faire, et je travaille avec les autres hommes à remuer la terre, ou quelque chose d'approchant. »
Nous voyons tout de suite que ce rêve est construit d'après le même schéma que le précédent. L'entrée du jardin est remplacée par celle d'une pièce où l'on travaille, qui peut, d'ailleurs, tenir lieu de jardin puisqu'elle ressemble à une serre dans laquelle les ouvriers remuent de la terre. Le gardien du rêve est représenté par l'ennemi et par la force qui interdit au rêveur le passage de la porte. Il est vrai que, sur certains points, ce rêve diffère du précédent.
Premièrement, il y a des ouvriers qui travaillent dans la pièce, avec lesquels le rêveur s'identifie par la suite. Deuxièmement, il y a l'acte d'assassinat, puis surtout l'issue du rêve se fait d'une tout autre façon que dans le premier cas ; au lieu de rebrousser chemin, le rêveur arrive à pénétrer par la porte et à occuper sa place dans la pièce, à côté des ouvriers.
Voici les associations d'idées du rêveur : les ouvriers symbolisent dans son esprit des hommes solides, capables de travailler la propriété agricole qu'il vient d'acquérir. Leur travail actif et viril de laboureurs, de semeurs rend féconde la terre inculte. L'ennemi le fait naturellement penser à un homme qu'il désirerait vraiment pouvoir étrangler et dont l'image abhorrée pendant longtemps, dans des rêves précédents, avait réussi à le mettre en fuite. Nous avons pu constater plus tard que cet ennemi représentait également le côté viril de sa femme qui, jusqu'alors, avait joué à son égard un rôle de persécutrice plutôt que celui de femme et d'épouse. Mais, à la suite des transformations survenues dans le comportement de notre sujet, cette femme, qui avait d'ailleurs subi un traitement en même temps que son mari, a été amenée à changer et à abandonner l'obstruction que, névrotiquement, elle faisait à toutes les initiatives de son mari. Au moment du rêve, les rapports sexuels entre les deux époux étaient devenus possibles. Le mari avait perdu son inhibition sexuelle et la femme sa frigidité.
Ce dernier rêve est-il tout à fait normal ? Je ne le crois pas. L'ego du rêveur est obligé de soutenir une lutte terrifiante pour aboutir. Il y a donc conflit et, de ce fait, terreur et angoisse. Ce conflit est-il l'apanage de tout rêve qui se termine dans le bon sens ? Beaucoup d'hommes ne peuvent peut-être aboutir normalement qu'au prix de fortes angoisses, mais nous ne pouvons pas affirmer que ceci soit de règle. Notre rêveur, une fois plus avancé dans sa guérison, ne sera plus hanté par son ennemi. Il n'aura plus à faire d'efforts surhumains pour pénétrer par la porte de la serre ou du « jardin d'Ève ». Il pourra alors rêver qu'il se trouve dans un merveilleux jardin devant un bassin dans lequel il a envie de se baigner. Ce bassin est entouré de tous côtés de fleurs et de gazon. Le rêveur se déshabille et plonge du haut d'une échelle avec une sensation d'une douceur indicible. A ce moment, il se réveillera, peut-être même avec une érection.
Dans ce rêve, l'entrée du jardin ou de la serre se trouvera donc franchement remplacée par l'entrée dans le « bassin » de la femme. Le coït sera représenté par le plongeon du haut de l'échelle. L'organe féminin pourra également être symbolisé par les mille formes dont la nature dispose pour le représenter : le calice d'une fleur, une coupe ou l'entrée d'une église comme celle de Notre-Dame. Mais n'insistons pas sur la question du symbolisme du rêve. Nous n'avons qu'à regarder autour de nous et d'innombrables exemples nous montreront comment, dans la réalité, la nature représente les différents sexes. Le rêve ne fait que la suivre et il la comprend, même dans les cas où le raisonnement humain se refuse à regarder les choses en face. Pour celui qui n'est pas sourd à ce langage, l'explication du symbolisme dans le rêve n'offrira pas trop de difficultés.
La plupart des rêves sont plus complexes que ceux que je viens de citer. Le conflit n'a pas forcément un caractère sexuel. Mais chaque fois qu'il y a conflit, et le cas est fréquent, nous nous trouvons en présence des trois instances psychiques sur lesquelles nous avons attiré l'attention du lecteur. C'est ce conflit qui représente le véritable sens du rêve, même de ceux cités par Freud dans la Traumdeutung. Lorsqu'on étudie ces derniers de notre point de vue, on est surpris de voir tout ce qu'il a réussi à nous confesser par ses rêves, surtout par celui d'Irma.
Nous avons vu quel rôle pouvait jouer le super-ego dans un rêve en prenant position contre l'ego. Il est évident que l'issue du conflit entre les deux instances ne dépend pas uniquement de l'influence du super-ego, sur l'ego, mais également de la façon dont l'ego arrive à tenir tête au super-ego. L'ego peut être faible et il peut être fort. Suivant qu'il dispose de plus ou moins d'énergie pour son action, il se défend plus ou moins bien à l'égard de ce qui lui est contraire. Un super-ego tyrannique et hostile à l'ego peut empêcher ce dernier de se constituer normalement. L'analyse du rêve devient un moyen par excellence pour diagnostiquer les tares et les faiblesses de l'ego.
L'ego faible est passif et terrorisé, incapable de prendre des initiatives agressives pour se défendre efficacement. Dans le rêve, il se laisse toujours conduire par quelqu'un qui lui impose finalement ses initiatives. Il abandonne ses entreprises et généralement il souffre, et cela d'autant plus que la souffrance est, dans bien des cas, le seul moyen dont il dispose pour se défendre contre le super-ego en l'apitoyant. Elle devient alors une arme pour l'ego, qui la crée au besoin dans les rêves comme dans la réalité, ce qui se traduit, à partir d'une certaine limite de tolérance, par l'apparition de la souffrance névrotique, dont l'échec social ou affectif n'est qu'un aspect.
L'ego qui se défend efficacement contre un super-ego contraire est susceptible de grandir par la lutte, dans la mesure où il arrive à se libérer des entraves du super-ego et à mobiliser, pour son compte, toute l'énergie que celui-ci dépensait en pure perte pour le paralyser. Cette transformation de l'ego peut également s'observer dans les rêves d'un individu, quand ce dernier arrive à tenir tête au super-ego et à le dominer, pour se libérer de l'échec et de la souffrance névrotique.
Le rôle du ça dans les rêves est plus difficile à apprécier parce que celui-ci ne présente pas, à proprement parler, les caractéristiques d'une personnalité bien distincte, comme c'est le cas pour l'ego et le super-ego. Il n'en représente pas moins une instance à part, avec laquelle l'ego et super-ego sont constamment obligés de compter et de s'expliquer, comme cela arrive pour un gouvernement qui dépend de la masse et des remous de l'opinion publique. Aussi le ça est-il souvent représenté dans les rêves par des foules populaires, des troupes, etc., que l'ego ou le super-ego commande, suivant que l'un ou l'autre réussit à dominer et à imposer sa direction.
Encore quelques mots au sujet des rapports entre rêves, rêveries et créations littéraires ou artistiques. La rêverie et les créations littéraires ou artistiques sont issues de l'imagination d'un individu, mais celles-ci sont plus proches de notre entendement intellectuel que n'est le rêve. Rêveries et rêves n'en subissent pas moins l'influence des trois instances psychiques de la personnalité et ne sont souvent pas autre chose que l'expression du conflit qui la divise à l'intérieur du psychisme. Rêveries et créations littéraires peuvent être analysées comme des rêves et nous fournissent généralement les mêmes indications.
A défaut des rêves d'une personnalité historique, dont nous voudrions comprendre le rôle et la destinée, nous pouvons tout aussi bien interpréter les rêveries d'une correspondance, la création littéraire d'une jeunesse avide de confession. Cette analyse peut nous fournir tous les renseignements que nous avons l'habitude de demander aux rêves d'une personne que nous traitons. Il est intéressant, par exemple, d'étudier ainsi les travaux littéraires de Napoléon.
En 1794, Bonaparte a écrit une nouvelle révélatrice. A cette époque, il avait conquis le cœur fidèle d'une femme capable de l'aimer, celui de la petite Marseillaise Désirée Clary.
Dans cette nouvelle, intitulée Clisson et Eugénie, nous faisons la connaissance d'un général Clisson qui épouse la tendre Eugénie, la quitte immédiatement après son mariage et prend la tête d'une armée pour faire la guerre. Blessé dans une bataille, il le fait savoir à sa femme par un de ses jeunes officiers. Celui-ci en profite pour faire la cour à Eugénie. Devient-elle sa maîtresse? On peut le supposer. Toujours est-il qu'elle n'écrit désormais plus à son mari. Clisson est alors au désespoir. Il écrit à sa femme une lettre d'adieu et en profite pour la fuir jusque dans la mort ; il se jette « tête basse dans la mêlée et expire, percé de mille coups ».
Cette petite nouvelle nous permet peut-être de comprendre pourquoi la citoyenne Beauharnais, l'amie du bel officier Hippolyte Charles, pouvait mieux répondre au goût du jeune Napoléon que Désirée Clary, devant laquelle il a réussi à fuir dans la furie des mêlées.
Faut-il rapprocher de cela un rêve de Napoléon, qui nous paraît particulièrement significatif ? C'est celui qu'il fit à Erfurt, en Allemagne, quand il s'y rendit pour éblouir le tsar de Russie, selon son propre aveu, par le spectacle de sa puissance. Il envoya à Erfurt, avec sa garde, le mobilier de la couronne, sa vaisselle la plus riche et toute la troupe de la Comédie-Française, sous la direction de Talma. Il organisa des fêtes somptueuses. Talma joua Œdipe roi et lorsque sonna le fameux vers : « L'amitié d'un grand homme est un bienfait des dieux », Alexandre et Napoléon se serrèrent chaleureusement la main, applaudis par les rois et les princes de leur entourage.
La nuit qui suivit le spectacle, le mameluk Roustan, chargé de la garde de Napoléon, entendit des cris affreux qui partaient de sa chambre.
Son valet se réveilla également, ouvrit la porte et aperçut l'empereur étendu en travers de son lit, gesticulant et ayant rejeté tous ses draps. Il prononçait des paroles inarticulées et appuyait ses mains sur sa poitrine. Constant le secoua et finit par le réveiller, non sans peine.
L'empereur lui expliqua qu'il avait fait un rêve terrible, dans lequel un ours lui avait ouvert la poitrine et dévoré son cœur.
Constant fut obligé de changer la chemise trempée de sueur de Napoléon. Après ce rêve, l'empereur n'arriva plus à s'endormir.
Peut-on rattacher ce rêve à l'échec de la campagne de Russie, où Napoléon réussit à s'offrir, lui et sa grande armée, en victime à l'ours russe ? C'est possible. L'ours représente-t-il le super-ego de Napoléon qui se comportait souvent en ours pour cacher ou nier sa sensibilité ? Ce super-ego aura-t-il un jour raison de lui à Sainte-Hélène ? La question se pose, comme nous le verrons plus loin, dans le chapitre consacré à Napoléon.

(1) Ergänzungsband zur Traumdeutung, p. 767, Freud écrit : « Malgré toute la différence entre la conception de Scherner sur le symbolisme des rêves et la mienne, il faut que je précise que c'est Scherner qui doit être considéré comme le véritable révélateur du symbolisme des rêves, et nous ajoutons que l'expérience de la psychanalyse a rétrospectivement confirmé cette découverte et réhabilité son livre, publié il y a environ cinquante ans et considéré à l'époque comme invraisemblable. »

Texte intégral in Dr René Laforgue (1941) : Psychopathologie de l’échec, chapitre 6 : Le syndrome d’échec et le rêve.
Petite bibliothèque Payot n° 130, 3ème édition 1950.
Pages 77 à 91

 

 


Dernière mise à jour : 4/01/07 info@techniques-psychotherapiques.org